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Schnell, Schneller - compagnie soleil vert

Schnell, Schneller

presse et témoignages


- Chris Bourgue / (critique) / Zibeline
- Philippe Amsellem / (annonce) / La Marseillaise
- Maëlle Charpin / (critique) / Théâtrorama
- Eric Schlaeflin / (témoignage) / mail
- Aline Soler / (témoignage) / mail
- Stéphane Cohen / (témoignage) / mail
- Olivier Puech / (interview) / Ventilo
- Elsa / (interview) / Radio JM

concernant le spectacle Schnell, Schneller :
retour à la page : présentation du spectacle


Schnell, Schneller un projet de Franck Dimech



Articles de Presse :



« De chair, de mots et d’os »
par Chris Bourgue - Zibeline - 5 novembre 2015

C’est sous le dessin schématique d’un sapin de Noël tout clignotant de tubes néon que se déroule le dernier spectacle de Franck Dimech. Présence dérisoire et fantomatique, symbole d’une vie antérieure à la Shoah, évocation d’un passé d’amour, de famille et d’enfance. Peut-on imaginer qu’au plus profond du dépouillement et de la fréquentation quotidienne de la mort, l’être humain puisse évoquer les réunions familiales et festives d’avant le néant et l’horreur ? Car Schnell, schneller nous plonge dans l’univers d’Auschwitz. Avec Dimech pas de reconstitution historique, pas de pyjama rayé, ni d’étoile jaune, pas de décor reconstitué, on n’est pas dans l’illustration. Pas de bande-son sophistiquée, pas d’éclairages exagérément blafards. On est dans l’essence même de la désagrégation, dans le verbe toujours présent. Franck Dimech a voulu faire passer directement la parole vivante de ceux qui sont revenus de l’enfer et qui témoignent. Il est allé à Auschwitz en janvier 2015, « le plus grand cimetière du monde » ; il a vu la neige salie, il a senti le froid. Il a ramassé une pierre qui lui a donné l’impression de serrer la main gelée d’un enfant.
Le projet était de mettre sur la scène un texte de Charlotte Delbo, mais les éditions de Minuit ont refusé les droits sans donner de justification. Franck Dimech a donc fait un montage de textes divers allant de Desnos à Primo Levi, de Robert Antelme à Hölderlin, Pasolini, de témoignages aussi… Les mots revivent et sont incarnés par trois merveilleux comédiens : Peggy Péneau, toute en retenue et en souffrance, avec sa gestuelle stylisée proche de la chorégraphie, Laurent de Richemond totalement habité par les textes qu’il garde en bouche longtemps avant de les prononcer et le jeune Maxime Reverchon à la voix et la présence intenses. On ne sort pas indemne d’un tel spectacle où une voix a dit : « Je sais le tocsin des mots », ces mots qui doivent toujours résonner.
Franck Dimech est un metteur en scène exigent et méritant. Depuis plusieurs années il monte des textes forts, dans des mises en scène originales, notamment avec des comédiens de Taïwan, de Chine ou du Japon. Il a mené son projet au bout malgré l’amputation du budget de la Ville de Marseille de 60% du budget précédent. Il mérite qu’on lui donne les moyens de continuer.

Chris Bourgue - Zibeline - 5 novembre 2015



« Quand l’ombre jaillit »
par Philippe Amsellem - La Marseillaise - 31 octobre 2015

annonce - la marseillaise (PDF, 166.8 ko)



« à Auschwitz on ne rêvait pas, on délirait... »
par Maëlle Charpin - Théâtrorama - Novembre 2015

à Auschwitz on ne rêvait pas, on délirait.

Noir. Des flammes éclatent soudain et dévoilent trois beaux visages blafards suspendus au-dessus du feu. Plateau nu, parole nue, quel intime bouleversement il a fallu pour que Franck Dimech vienne lui-même sur cette scène pour nous livrer cette incompréhensible béance de l’Histoire : « ce caillou dans ma main est devenu comme la main gelée d’une petite fille qui me demandait quelque chose ». Et c’est avec une immense pudeur qu’Auschwitz est gravé à l’eau-forte, en creux et en ombres.

Une femme pâle et brune s’avance vers nous. Sa bouche s’ouvre démesurément, elle essaie, son corps aussi, il se tord pour nous montrer quelque chose, un signe. Un regard vers le jeune homme qui s’est avancé aussi, « Vas-y, toi » semble-t-elle lui dire, et il essaie aussi, tire sur sa bouche. Et après tant d’effort conjugués, des mots, enfin. Ces paroles, qui auraient dû être celles de Charlotte Delbo, résistante française déportée à Auschwitz, si la Cie Théâtre Ajmer ne s’était vu refuser les droits par les éditions de Minuit, mêlent celles de victimes et de bourreaux.

Elles nous arrivent comme par diffusion, parfois parcourue d’étranges et terribles obsessions : « pas la petite civière, pas la petite civière ! ».Tout semble tâtonner, un baiser ou la mélodie sur un piano noir incrusté dans le mur en hauteur, jamais vraiment trouvée mais cherchée au moins, seul ou ensemble, jusqu’à ce que se dessine, fragile, évaporée, un morceau de Schubert peut-être. « Je reviens d’avant la connaissance, il faut maintenant désapprendre » disait Charlotte Delbo. Et, soudain, Maxime Reverchon se met à courir, lui que nous avons vu plus tôt s’amaigrir sous nos yeux, fait surgir un corps jeune, beau, bondissant, vivant. Il repousse les murs noirs en leur sautant inlassablement dessus, et en riant.

« c’est une course hallucinée »
Et tout comme les trois acteurs essayent de dire, l’espace de la scène nous envoie des signes. Un sapin en scotch blanc clignote de tous ses néons, selon un code indéchiffrable, pour qui et pour quoi dire, impossible de le savoir. Si ce n’est qu’à Noël, on ne brûlait pas à Auschwitz. Et cette ampoule qui tourne comme un phare en fond de scène, pour quels rivages ?

Nulles lumières de théâtre dans cette pièce, les seuls projecteurs sont en réalité braqués sur nous, non pas dans une lumière aveuglante et accusatrice, mais plutôt un moyen de nous empêcher de nous réfugier dans la tiédeur de l’obscurité du théâtre. Nous sommes concernés, avec eux, sans quatrième mur qui nous en sépare. Plongés dans cette salle noire et comme dans le silence de la chambre à gaz dont rien ne sort, ni vivants ni images, nous nous trouvons à l’endroit même d’où le théâtre doit parler.

Pas de tentative documentaire ou historique, mais une urgence si sensible, comme un ventre frémissant donné à voir et d’où Charlotte Delbo dirait encore « Je n’écris pas pour écrire, je me sers de la littérature comme d’une arme car la menace m’apparaît trop grande.

Maëlle Charpin - Théâtrorama - Novembre 2015



Témoignages :



Témoignage d’un spectateur / Eric Schlaeflin

Le Théâtre de Lenche accueille la dernière création de Franck Dimech, SCHNELL, SCHNELLER, un théâtre de la parole où les voix des victimes, des bourreaux et celle du visiteur contemporain du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau se joignent pour "essayer dire" après la Shoah : lentement mais sans jamais désarmer, reprendre le langage et répéter inlassablement. Car s’il faut aller vite, plus vite, oubliant le temps, la terre, l’humain, nous sommes ici rappeler à l’épaisseur, et à notre inquiétante obscurité.

VOIX SANS AUTEURS
Marseille, 3 novembre 2015, c’est la première de SCHNELL, SCHNELLER. Franck Dimech met en scène des textes de. Auteur inconnu. Nous avons beau chercher, la feuille de salle ne mentionne aucun auteur. Et pour cause, le projet initial devait nous donner à entendre des textes de Charlotte Delbo, secrétaire et assistante de Louis Jouvet et rescapée du seul convoi de femmes déportées politiques à Auschwitz. Les droits d’utilisation au théâtre lui ont été refusé.
Alors qui nous parle dans la voix de ces acteurs ?
Il est dit sur le site internet du théâtre de Lenche que c’est une parole qu’ils inventeront. Ils. Une a- nomination, un effacement de l’auteur. Une multitude ou quelques uns. Mais peut-être surtout chacun de nous, candidat à l’absence, à la disparition définitive, témoins anonymes de la barbarie.
Des textes de Sarah Kane en passant par Georg Büchner et Edward Bond, Franck Dimech convoque dans son théâtre ces paroles perdues dans les déflagrations du monde et de l’histoire. Ils nous les fait éprouver installant un face à face avec des acteurs organiques dont les voix se convulsent par l’usage de la parole. À ce titre, sa dernière création, en s’attaquant à la question de l’impossible représentation, se place dans la continuité de l’oeuvre du metteur en scène.

VOIR
Ainsi, j’ai vu deux hommes et une femme, deux corps petits et maigres, et l’autre, le deuxième homme, plus épais. Tous sur un plateau nu, déserté, dans une lumière sale.
J’ai vu leurs visages couverts de blanc et l’orbite des yeux maquillés comme une cerne énorme. Ils étaient assis tous les trois ensemble sous le sapin dessiné sur le mur et clignotant de néons.
J’ai vu la flamme être allumée puis j’ai entendu la lecture d’un écrit du metteur en scène sur son passage au camp d’Auschwitz-Birkenau en janvier 2015. J’ai vu la flamme s’éteindre.
J’ai vu l’homme plus petit allumer quatre ampoules suspendues au gril alimentées par batterie, et disposées en carré au dessus de la scène. Plus tard, j’ai vu l’homme plus épais les éteindre.
Je les ai vu échouer, se tordre, se cogner, s’écrouler et se rasseoir.
Je les ai entendu proférer, confier dans le vide des mots de douleur, chanter des chants de mort, dire des mots de poésie.
J’ai vu ce piano enchâssé trop haut dans le mur en fond de scène et à côté une ampoule animée d’un curieux mouvement de métronome.
Parfois, j’ai entendu un air triste au piano.
J’ai vu l’homme plus petit et nu être porté comme un enfant par l’autre homme, l’épais.
J’ai entendu l’homme épais exulter en psalmodiant ses mots de haine.
J’ai vu leurs ombres à tous les trois sur le plateau nu. Des ombres longues qui s’étirent vers nous. Ai-je entendu les mots de Celan et d’Hölderlin ?
J’ai entendu les rues du départ et d’arrivée, la plus grande gare du monde. J’ai entendu la petite femme dire qu’elle ne voulait pas la petite civière.
Je les ai vu se dresser sur leurs pieds pour jouer au piano perché la petite mélodie. J’ai vu des bouches dans des visages grimacer et se tordre pour rester silencieuses.
J’ai vu des lèvres qui se touchent et la petite femme parler dans la bouche de l’homme plus petit.
Et j’ai senti en moi comme une fatigue grise, comme l’épaisseur de la cendre agglutinée par la pluie et le froid.

BRUITS DE TRAINS, BAVE, POÉSIE
Plus tard, me reviendront comme des tâches sensibles de mémoire les Études de bruits (chemins de fer-trains) de Pierre Schaeffer datant de 1948 et Le traité de bave et d’éternité de Jean-Isidore Isou en 1951. Un point commun entre ces oeuvres et la représentation de ce soir : elles ne sont pas une somme de discours métaphysique sur l’Holocauste, pas plus qu’une démonstration de l’horreur des camps, mais la mise en scène d’écritures comme de l’éclat de bombes à fragmentation : une chaire déchirée et irréparable. Ici chaque acteur paraît prend la parole depuis un profond souvenir névrotique du massacre. Il n’ y a plus que des êtres hallucinés, figures beckettiennes qui livrent devant nous, comme devant un miroir, un monde de pulsions, accompagnant leur voix et leur étrange prosodie de gestes archaïques, incontrôlés. Tout autant, le silence rôde et les regards se croisent, se fuient, tenant toujours lieu d’une découverte, d’un événement comme si l’on s’étonnait d’être encore (toujours) là. Il faut saluer la performance des acteurs (Peggy Péneau, Maxime Reverchon et Laurent de Richemond), tout autant que le parti pris et le montage de Franck Dimech qui évoque puissamment la danse du corps obscur (le butō) et un travail d’énonciation issu de la poésie sonore (Bernard Heidsieck, notamment) pour créer cet objet théâtral singulier. Ensemble, ils créent une forme, fruit de l’art et de la raison, c’est-à-dire font acte de résistance comme l’écrit G. Didi-Huberman dans l’ouvrage précédemment cité, laissant le lieu a son indéchiffrabilité.

Eric Schlaeflin - Novembre 2015



Témoignage d’une spectatrice / Aline Soler

Suis bien allée voir "Schnell, schneller" de Dimech.
Ai tenté d’attendre un peu pour le voir.
Mais trop de visages connus et peu envie de parler surtout après ça.
Suis rentrée avec un grand sourire et en sautillant, avec en tête les deux derniers mots.
Merveille.
Au delà des sempiternels sentiments. Et des culpabilités rampantes.
Les textes choisis sont juste justes. Et nous reparlerons de la présence de chacun sur scène qui, je trouve, nous éclaire.
Mal violent dans le corps mais légèreté retrouvée.
Si le théâtre c’est encore cette force, j’y cours, j’y recours.
Mais je me doute bien qu’ils sont pas bien nombreux les inventeurs de ce genre. ceux qui font parler le vent et tous ses bagages.
Il y avait bien longtemps que je n’étais pas allée au « théâtre ».
Les guillemets parce que là, dans « Schnell, schneller » je sentais bien que j’étais ailleurs.
Un ailleurs dans lequel j’étais engagé avec tout ce que je suis, et ce que je ne suis pas.
Un temps réel, non pas comme « ils » disent, mais un temps où je touche à l’invisible et les mots parviennent, par leurs tentatives assénées, à dire, à essayer encore et encore de dire l’indicible. Dans une force de vie réjouissante forcément.
Je me sens grandie depuis « Schnell, Schneller »
Merci donc.
Vraiment merci

Aline Soler - Novembre 2015



Témoignage d’un spectateur / Stéphane Cohen

J’ai assisté hier soir, au Théâtre de Lenche, à la représentation de votre projet Schnell, Schneller. J’ai le plaisir de vous livrer mon point de vue.

Je me suis ennuyé et même, je vous l’avoue, un peu endormi : il est vrai que j’étais fatigué avant d’assister à votre "spectacle" (ce dernier mot est discutable, car, effectivement, et vous le savez, on ne peut faire un "spectacle" de l’horreur concentrationnaire nazie). Bref, en sortant du théâtre, j’étais déçu. Pourtant, l’intérêt de ce à quoi je venais d’assister m’est peu à peu apparu, sans pour autant que mes fortes réticences ne disparaissent. La plus grande porte sur le rythme de la représentation : rythme lent certes imposé par le propos mais qui m’a paru d’une lenteur pesante, sans durée suffisamment signifiante. Ce défaut est lié me semble-t-il à la composition même du projet, et plus précisément à sa matière verbale : n’ayant pu, faute d’obtention des droits, mettre en oeuvre son projet initial - représenter des extraits d’un récit de déportation de Charlotte Delbo - M. Dimech a écrit son propre texte, lu en prologue (un texte poignant) et fait, si je ne m’abuse, un montage de textes d’autres auteurs : c’est du moins ce qu’indiquent, si ma mémoire est bonne, les comptes-rendus de presse de Schnell, Schneller ; mais ma confusion a été accentuée par le fait que le programme du Th. de Lenche est à ce sujet pour le moins très laconique (...) J’ai vu le spectacle avec l’idée qu’il s’agissait d’un montage textuel et cela m’a gêné : le travail n’a pu suffisamment se débarrasser, à mes yeux, de quelque chose d’illustratif, les textes portés avec force par les comédiens étant cependant souvent saisissants ; et bien que les moments de silence jouent dans la composition un rôle aussi important que la parole, j’ai fini par "décrocher" avec le sentiment croissant que j’assistais à un théâtre trop verbal, voire cérébral.

Pourtant, le travail sur la parole n’a pas manqué de susciter mon intérêt. Les propos de M. Dimech donnés au journal Ventilo illustrent sa volonté de lutter contre le pathos. Il a fait le pari que l’oralité propre au théâtre pouvait ou méritait d’assumer la difficulté, d’ordre éthique, de représenter l’indicible, l’irreprésentable (problème très actuel puisque vient de sortir en salles le film Le Fils de Saul, que je n’ai pas vu et qui représente l’univers d’un camp de concentration nazi en adoptant le point de vue du protagoniste principal). Les propos de M. Dimech sur le travail moteur de l’énonciation me paraissent pertinents, et les suivants percutants et troublants : "Si le théâtre n’est pas là pour donner la parole à ce peuple d’absents, de morts, alors il n’y a pas de théâtre. La question, c’est : de quoi nous chargeons-nous ? De quelle parole nous chargeons-nous ?" Voilà des mots forts. Qui remettent en cause ceux d’Adorno, auxquels l’interview fait référence : et certes, après Auschwitz, la poésie a continué d’exister, et le théâtre aussi : mais comment ? et pourquoi ? Il est vrai en tout cas que le pari - stimulant voire nécessaire, un pari radical, et affirmé comme radicalement théâtral - est dans sa réalisation plus ou moins réussi. La parole même y est questionnée : l’énonciation, âpre, concrète, se heurte tragiquement (au début de la performance en particulier) au silence, à l’impossibilité de dire, à la peur de la transgression. Comment, en effet, dire et incarner, sur scène, "cela" ? La parole, oui, se heurte aux corps, elle s’y inscrit douloureusement et , parfois, souvent même avec la bonne distance, celle de la pudeur, de l’humilité ; celle d’une pauvreté qui nous renvoie à l’essentiel et à quelque chose d’essentiellement théâtral, bref, à la présence. A la "commune présence", pour reprendre des mots de R. Char. Oui, à l’écrire, je réalise que je suis touché, à ce titre, par votre travail. Oui, "de quelle parole nous chargeons-nous" en ces temps de mensonge, de parole galvaudée, marchandisée, en cette époque qui n’est pas sans rappeler les années 30 du siècle passé ? A cet égard, votre projet, porté avec force par les acteurs, mérite le respect. A fortiori parce que M. Dimech est allé là-bas : ce qui est donné à voir au public est intrinsèquement lié à cette expérience. Respect d’autant plus mérité que les présences, dans leur désarroi, leur fragilité, leur quête, y sont incarnées et ce, à juste titre, "sans "lumières de théâtre", dans une nudité, et dans la pauvreté de l’espace scénique.

Alors, pourquoi l’ennui voire l’agacement ? Pourquoi le sentiment désagréable d’assister à une cérémonie funèbre ? Manque d’écoute de ma part ? Le pari méritait-il d’être risqué ? Le travail et la composition du projet n’y ont-ils pas été suffisamment à la hauteur ? Avez-vous été déstabilisés par le refus des Editions de Minuit (j’en viens d’ailleurs à estimer que ce refus vous a finalement libéré, offert un risque, et donc la possibilité d’une audace plus grande, quand bien même la réalisation de votre projet me paraît-elle insatisfaisante) ? Il me semble en tout cas que, par-delà ses qualités, il manque quelque chose à cette représentation, quelque chose qui eût beaucoup mieux tendu mon attention, éveillé mon émotion et non pas le sentiment que ce dont j’étais le spectateur n’était pas suffisamment sur le fil du risque probablement nécessaire qu’il se devait d’assumer. Le moindre des mérites de votre travail, je le répète, n’étant pas justement d’avoir, avec courage, risqué de nous faire partager ce qui vous touche apparemment au plus près. Et d’avoir suscité ma réaction.

Je reste prêt à poursuivre la conversation. Je vous souhaite de la réussite. Nous avons besoin de théâtre, d’art, de débat, de partage.
Cordialement,

Stéphane Cohen - Novembre 2015



Interviews :



Interview de Franck Dimech
Propos recueillis par Olivier Puech - Ventilo - 28 octobre 2015

Ventilo (Olivier Puech) :
En regardant le filage, on finit par penser que l’extermination était contre-productive. Le capitalisme a mieux réussi en transformant les gens en zombies consommateurs.

Franck Dimech :
Bien sûr, le capitalisme est d’ailleurs lié au nazisme. Il ne faut pas oublier que dans les années 30, Henri Ford faisait des chèques au parti nazi. Ce parti a été monté en épingle par les grands capitalistes de l’époque qui en ont profité notamment pour contrer le communisme.

OP : Qu’est-ce qui t’a donné envie d’amener ce thème de la déportation sur un plateau de théâtre ?

FD : Ça peut paraître paradoxal, mais c’est venu de mon travail sur les Shadoks. Mon
hypothèse de départ, sans mauvais jeu de mots, c’était qu’il y avait de la Shoah dans Les Shadoks, car au-delà du principe de divertissement, c’était métaphorique du système de la réification, de la chosification. Poussé même à son extrême radicalité puisqu’ils entreprennent de détruire leurs congénères mais en se détruisant aussi eux-mêmes. Un système de génocide qui va tellement loin que l’on se l’applique à soi même. C’est parti de là, comment vider l’humanité de sa substance pour en faire de la marchandise. Pasolini disait « Le pouvoir c’est le fascisme ».
Les textes qu’on avait utilisés dans Les Shadoks, de Phillipe Murray, de Tarkos, de Georges Perec, renvoyaient de manière métaphorique à la question de la déportation, tout comme les textes de Charlotte Delbo que j’avais découverts à cette époque. On ne les a pas utilisés dans Les Shadoks. Mais j’avais commencé à travailler dessus. C’est venu comme ça. L’envie de se questionner sur ce que le théâtre pourrait venir faire là-dedans, à un endroit où on sent bien que toute représentation est obscène. Parce des spectacles sur cette question, il y en a… des films, des fictions…

OP : Il y quelque chose d’irréductible, ce sont ces images que nous avons des camps, elles contiennent tout…

FD : Oui ces images-là sont plus fortes que tout ; d’une certaine manière, rien ne peut leur faire la nique, aucune peinture, aucun tableau, aucun film… On a travaillé sur des images des camps, mais assez vite on a abandonné. On s’est rendu compte que c’était aller dans un mur car, d’une certaine manière, il n’y a rien à en tirer. Par contre, je pense que ce n’est pas justement l’histoire de l’oralité. C’est le principe du spectacle que l’on cherche à faire. Ce qui est moteur de notre travail est dans les mots, dans leur énonciation et pas dans toute entreprise d’imitation, d’illustration, de représentation.

OP : Oui mais ces images sont tellement puissantes qu’elles adviennent sans qu’on le veuille, qu’elles ne peuvent pas être recouvertes, qu’elles reviennent se configurer, se mettre en face de la parole. Adorno disait qu’après Auschwitz toute poésie serai vaine, morte.

FD : Il disait aussi « Il y a dans les ciels d’Holderlin les fumées d’Auschwitz. »

OP : C’est comme si ces images étaient indépassables. Et ça a beaucoup à voir avec la figure humaine. Adorno encore disait que le visage est une demande. C’est en cela que les visages des acteurs nous intéressent dans leur prise de parole, cet écart entre douceur et tension… Mais parfois, dès que les mots arrivent, c’est comme si ça réduisait…

FD : Je crois qu’on n’a pas fini de mesurer la portée de ces mots dans notre travail. Là, on a assisté à un premier filage et il y a encore beaucoup de choses à perdre là- dedans. Ça implique que cette parole, il faut la tendre, il faut qu’elle harponne. Pour le moment, je sens que les mots flottent encore à l’intérieur de la bouche des acteurs. Il faut que ça devienne plus sec, on n’a pas encore atteint l’os. Le fil de la parole n’est encore tendu au bon endroit. Je sens bien qu’il faut encore travailler, que c’est vraiment à cet endroit que le théâtre peut avoir à faire avec ce type de matériau. Si le théâtre n’est pas là pour donner la parole à ce peuple d’absents, de morts, alors il n’y a pas de théâtre. La question c’est : de quoi nous chargeons-nous ? De quelle parole nous chargeons-nous ? Elle n’est pas simple, elle n’est pas vide… Et les conditions économiques de ce travail sont très motrices. D’une certaine façon, j’ai envie de dire tant mieux. C’est moral. Comme disait Godard à propos du film Kapo, « Le travelling est une affaire de morale. »

OP : En fait, au départ, la phrase est de Luc Moullet…

FD : Du coup, il y a moins de choses que prévues J’ai voulu prendre l’initiative qu’il n’y ait pas de lumières de théâtre sur les acteurs ; si lumières il y a, ce sera peut être dans le public. On n’a pas recours à une sonorisation. Juste ce piano sur lequel on essaie de travailler sans que ça devienne une idée… Je voudrais dire un mot de la situation de notre compagnie qui a, avec détermination, forgé son indépendance dans une relation avec le public notamment. Les subventions de la Ville ont baissé drastiquement, sans aucune somation, de 60 % sur une enveloppe de fonctionnement quand les autres compagnies ont perdu 15 à 20 %. Il ne s’agit pas de conventionnement comme c’est le cas pour certains des gens de ma génération. Ça fait quand même vingt-cinq ans que je travaille ici avec la particularité de faire également de grands spectacles à l’étranger.

OP : Comment expliques-tu cette situation ?

FD : Ce à quoi j’assiste, on y assiste tous de manière assez passive. Il faut voir ce que Marseille est en train de devenir. Ce cynisme des institutions qui, en voulant donner une forme de visibilité, de lisibilité à la culture dans la ville de Marseille, concentre tous les pouvoirs dans les mains d’un seul homme.

OP : Tu parles de Dominique Bluzet…

FD : Oui bien sûr, quatre théâtres entre Aix et Marseille et là, les Bernardines. Ce n’est pas que je veuille taper sur quelqu’un qui par ailleurs se charge de choses dont on peut se demander pourquoi les autres ne sont pas en mesure de se charger.

OP : C’est peut-être parce qu’on installe des gestionnaires, qu’on mélange de plus en plus l’art et la culture pour que tout cela ne soit pas déficitaire et participe au tourisme. Avec un peu d’art contemporain parce que c’est ce qui vend et que c’est une caution élitiste. On voit bien où ils veulent en venir. On voit même que ceux qui font partie de ça se sentent mal. Alors tout le monde morfle. Il y a une volonté de faire disparaître tout un pan de la production théâtrale. « Il est de la règle de vouloir la mort de l’exception », comme disait Godard, encore…

FD : Quand j’ai eu l’entretien avec la Ville, j’étais presque comme un spectateur, c’est glaçant. Passer de 20 000 à 8 000 euros pour la compagnie, c’est se retrouver à la limite du dépôt de bilan. Alors qu’il y a de l’activité locale et internationale à l’Amjer et qu’une économie est générée. Ce travail devait ouvrir sur un second volet à Aubervilliers puis un troisième avec la Minoterie. Ça nous laisse dans une position intenable pour le projet, sans compter l’interdiction de nous servir des textes de Delbo. Beaucoup de choses ont été remises en question dans les projets de la compagnie. J’en suis à reformuler d’autres manières de travailler, comme beaucoup d’artistes actuellement, de façon à produire de l’action culturelle.

Propos recueillis par Olivier Puech - Ventilo - 28 octobre 2015



Interview de Franck Dimech
L’invité d’Elsa - Radio JM - 28 octobre 2015