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Schnell, Schneller - compagnie soleil vert

Schnell, Schneller

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Prologue
texte écrit et lu sur scène par Franck Dimech


Longtemps, je me suis souvenu de vous, de l’étrangeté de votre sourire.

Vous vous tenez là, à l’entrée du plus grand cimetière du monde.
Arbeit Macht Frei. Arbeit Macht Frei.
Tout commence.

Ce 24 janvier 2015, nous sommes deux : lui et moi.
Comme à Hiroshima, en silence, en courbes, vêtue de noir, une foule énervée pénètre dans le trou.

Il neige. Je vous vois avec le chien Flac de la neige plein la gueule. Je vous vois dans l’appel aussi, un exemplaire du Misanthrope sur le cœur, récitant des vers d’Alceste et quelques fois les parlant haut pour que les autres entendent.
Il neige. C’est fou comme la neige piège la mémoire et cristallise nos enfances immaculées. Mais votre neige à vous était noire. Elle puait la sanie et la cendre.

« Auschwitz », l’antichambre de Birkenau : une petite chambre à gaz comme mal pensée, trop étroite pour contenir l’immense idée de l’Allemagne.

Nous avons chaud, nous regardons en silence, derrière des vitrines, les traces des morts, leurs agglutinations. Des métaphores fabriquées avec du vrai, de la matière vraie, des cheveux de femmes, des prothèses orphelines, des chaussures d’enfants, des boîtes en fer. Dans ce musée de la mort et du silence, chaque pièce s’ouvre sur une autre pièce plus infernale et, devant le métier à tisser des couvertures avec les cheveux des femmes gazées, nous voudrions ne pas être là.

Tous, nous avons une vitre de peine qui éclate dans le ventre.

Il faut sortir. Il faut aller pisser.

Je vous cherche parmi les milliers de portraits épinglés sur des murs. Je ne vous trouve pas. Et je tombe amoureux de mille sourires de mortes.

Il neige et cette neige se transforme en glue et dans cette glue, des femmes-cormorans viennent s’échouer. La neige devient noire sous nos pas, comme la vôtre. Bien chaussés, nous nous perdons. Nous marchons, côte à côte, lui et moi, et c’est un infini Voyage d’Hiver pris dans un bloc de tristesse. Nous marchons dans cette neige noire jusqu’à trébucher sur des rails qui font fourche : « La Rampe ». C’est ici que vous êtes arrivés : des wagons de veuves de vingt cinq ans qui chantaient la Marseillaise.

« Birkenau ». D’ici, vous n’êtes jamais revenue, vous le dites :
« La vie m’a été rendue - et je me tiens face à la vie - comme devant une robe - qu’on ne peut plus mettre. »

Je me souviens comment vous racontiez la fureur des matins, comment les ombres du jour succédant aux ombres de la nuit se mettaient en rang par cinq, comment ces milliers de cohortes de femmes-ombres, hiver comme été, dès trois heures du matin, se rendaient à l’appel. « L’Appel » : tenir debout, droites, immobiles jusqu’à huit heures avant de gagner les marais pour s’y épuiser à des tâches absurdes, y jouer ce théâtre d’un comique terrifiant pour un public de bergers allemands aux gueules ensanglantées. Qui rompait l’attitude, était sortie du rang à coups et de schlagues, puis traînée par des femmes-murènes jusqu’à la crypte des mourantes, le block 25, celui dont aucune n’est jamais revenue, ultime étape d’un transport vers les grands crématoires.

Nous y pénétrons.
Il n’y a personne. Le silence. Le froid. Je me suis penché pour ramasser un petit caillou glacé qui s’était détaché d’un muret, et je l’ai mis dans ma poche. Et puis nous sommes sortis, et ce caillou dans ma main est devenu comme la main gelée d’une petite fille qui me demandait quelque chose.

Maintenant nous avançons droit devant, sans plus vouloir nous souvenir. Nous fuyons, presque nous courons jusqu’à la bouche d’ombre qui nous happe au fond du camp. A gauche, les ruines des grands crématoires. « Effacer toute trace » avaient-ils dit.
A droite, une pissotière en plastic bleu.
Nous y entrons. Nous pissons encore.