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Le Verbe Irrégulier - compagnie soleil vert

Le Verbe Irrégulier

un projet de Laurent de Richemond et Pierre Luciani

EXPOSITION - INSTALLATION - PERFORMANCE
création 2008

vendredi 25 avril 2008
ouverture 18h30 / fermeture 21h30
à Cul de Sac (ex Tohu-Bohu) Marseille

voir aussi la captation vidéo de la performance
visible aussi au bas de cette page


NOTES D’INTENTIONS DE PIERRE LUCIANI ET LAURENT DE RICHEMOND


Je suis musicien, de par ma pratique, je travaille avec des danseurs, des acteurs, des plasticiens …
Je suis aussi professeur d’anglais.

J‘ai toujours donné des verbes irréguliers, la punition traditionnelle. D’abord, par nécessité pédagogique, puisqu’il faut parfois punir, autant punir utile et éviter d’imposer du temps de retenue (les anglophones disent « detention », sans détours, un chat un chat …)
Puis je me suis mis à collecter ces pages, l’idée germant d’une installation avec ce matériau vivant, pris au réel de la classe.

Les élèves concernés ont toujours compris pourquoi je conservais leurs punitions, certains me proposant même de me ravitailler en verbes, sans nécessairement être punis, pour m’aider à obtenir du volume. En général ils comprennent assez lorsque je leur explique que cela pourrait perdre en pertinence artistique. L’idée de liberté d’action acquise par la contrainte et la répétition, par exemple. (Si il fallait absolument fournir un sens clé en main). C’est un peu le même principe qui à mon sens gouverne la musique la plus libre qui soit, celle de l’instant. Plus le savoir de l’improvisateur est grand en amont (il s’est donc soumis à la contrainte du tripalium, la torture du travail), plus il est potentiellement libre.

J’ai toujours bien aimé les soi-disant cancres, lorsqu’ils se révèlent en comprenant d’eux même le bien-fondé du travail, ils étonnent la classe, parce qu’ils sont souvent efficaces. Ils ne travaillent pas parce qu’il faut travailler mais parce qu’ils sentent qu’ils se le doivent.
Je n’ai jamais été un bon élève stricto sensu, je ne suis pas un « bon prof » au sens canonique. J’ai moi-même très souvent été puni. Même chose avec la musique, essayer de faire ce qu’en théorie on ne devrait pas faire, voir si des fois ça ne marcherait pas…

Avec Laurent de Richemond, nous avons collaboré en tant qu’artistes, sur des projets européens et internationaux. Nous avons eu, de facto, des discussions sur la nécessité de l’anglais (pour l’ailleurs, l’échange, la survie) et les faux-semblants de la difficulté de son apprentissage (récrimination récurrente et compréhensible, chez le locuteur francophone).
De ces réflexions est né le premier volet du projet que nous présentons ensemble. Une installation-performance : 3h d’apprentissage concret, cerné par le verbe irrégulier manuscrit, rythmé par une partition organisant les accidents harmoniques et rythmiques (d’un aléatoire parfois troublant…) de machines à reprographier ; répétant sans fin le geste du copiste, crachant de longues listes de mots à l’identique, la mémoire pour tous.


Pierre Luciani


J’avais un complexe, une culpabilité
Il était clair pour moi que je ne savais pas m’exprimer en anglais
Ma première langue étrangère à l’école, c’était l’allemand (allez savoir pourquoi) et c’était vraiment galère, alors quand est arrivé l’anglais en deuxième langue j’ai fait une allergie et une croix sur l’apprentissage de toute langue étrangère
Il ne m’est pas venu à l’idée que j’aurai un jour à le regretter
Et puis un jour, j’ai été mis au pied du mur de devoir communiquer avec un groupe international
Je devais me faire comprendre, je devais m’exprimer en anglais, alors je me suis démerdé avec les mots d’anglais que je connaissais, avec mes gestes et les mots de français que je pouvais caser... Mais Pierre Luciani était avec moi comme partenaire de travail en tant que musicien (sur le projet Mosaïque initié par l’Officina), nous avons sympathisés et sachant qu’il était aussi prof d’anglais, nous avons beaucoup échangé sur des questions d’enseignement et de blocage à parler. Il m’a mis en confiance en me disant : « Ton anglais est mauvais mais ton envie de dire des choses, ta nécessité de te faire entendre, fait qu’on arrive assez bien à te comprendre »
Un premier pas était franchi, je parlais mal mais avec moins de complexes

Aujourd’hui c’est important pour moi de pouvoir me débrouiller un minimum en anglais.
Parce que c’est la langue de ce monde et c’est surtout la langue de la possibilité d’une fuite... Mais je suis à un endroit et à un âge où un constat d’immobilisme me pèse et me contamine peu à peu... Il y a une urgence de changement, mais il y a aussi une angoisse (comme ce poids qui dans nos rêve nous empêche de fuir…)

Ce qui est en jeu n’est pas la connaissance de la langue de Shakespeare mais de pouvoir s’ouvrir une porte vers un ailleurs, de se donner les moyens d’être compris autrement, se permettre de s’évader de sa patrie, de sa langue, de ses modes de pensée, de ses habitudes relationnelles…
Il s’agit simplement d’ouvrir la fenêtre d’une pièce qui commence un peu à puer...
Cette performance serait peut-être la métaphore du malaise identitaire d’un français qui aurait la France en souffrance…

Il se dit que les verbes irréguliers seraient la seule chose qu’il faut vraiment apprendre en anglais, le reste est à comprendre, à expérimenter, à découvrir et à vivre…
Je me suis engagé à mettre à l’épreuve durant cette performance mon apprentissage de 110 verbes irréguliers anglais, et je ferais tout pour bien répondre aux interrogations régulières qui me seront posées toutes les 10 minutes
Je ne veux pas tricher ! Et si pour une fois j’arrivais à être un bon élève…

Comment vous comporterez-vous face à moi ?
Comment réagirez-vous face à mes réussites ou à mes multiples échecs ?
Il y aura ceux qui savent déjà tout, ceux qui vont se mettre eux-mêmes à l’épreuve et ceux qui en savent encore moins que moi…
Est-ce qu’il s’exercera comme dans le « trivial poursuite » une oppression par le savoir ?

La mise en relation de la nécessité d’un homme adulte avec les obligations du monde scolaire, c’est une manière ironique de réunir et de mettre en tension « le vouloir » avec « le devoir »

Laurent de Richemond



« Anywhere out of the world »
de Charles Baudelaire

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. 
Celui-ci voudrait souffrir en face du poële, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.

Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas,
et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

« Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’aller habiter Lisbonne ? 
Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. 
Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! »

Mon âme ne répond pas.

« Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l’image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons ? »

Mon âme reste muette.

« Batavia te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale. »

Pas un mot. — Mon âme serait-elle morte ?

En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. — Je tiens notre affaire, pauvre âme ! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c’est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d’un feu d’artifice de l’Enfer ! »

Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie :
« N’importe où ! n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! »


captation vidéo de la performance